Maisonpop1-1.jpg
 

ICI SONT LES DRAGONS 1/3

Maison populaire

Montreuil, France

Curated by Marie Koch & Vladimir Demoule

16th January - 30th March 2019

Artistes : Claude Closky, Louise Desnos, fleuryfontaine, Nici Jost, Bolin Liu, Mika Rottenberg et Kawita Vatanajyankur.
Comment se construisent, perdurent et se diffusent les mythes contemporains dans un environnement mondialisé ? Quels sont-ils ? Que disent-ils du monde ? Et résistent-ils d’ailleurs à leur examen ? De la technologie et de l’automatisation comme condition de l’épanouissement à l’amélioration et l’augmentation du corps par la cosmétique et la chirurgie, du consommateur informé et libre à l’ubiquité et l’instantanéité, du jouet innocent au plastique comme magie de la transsubstantiation, les œuvres de l’exposition Parce que nous le valons bien travaillent à construire des fantaisies, pour faire s’évaporer ces nouvelles mythologies, étendre le monde, et construire mot à mot un horizon plus lointain, aussi inaccessible et mystérieux que, mettons, le pied d’un arc-en-ciel.
Ici sont les dragons prolonge l’intention dubitative et de poétisation, engagée lors du cycle « Comment bâtir un univers qui ne s’effondre pas deux jours plus tard » en 2016, ainsi que l’interrogation de nos rapports aux réels, aux mythes, aux univers simulés, à l’art comme extension du monde contre son assèchement, et la volonté de faire entrer en dialogue artistes, œuvres, lieu et publics.

 
maisonpop2.jpg
_mg_2105-697d1.jpg
 

Avec une volonté clairement affirmée d’offrir une entrée dans l’art contemporain à tous les publics, les deux commissaires Marie Koch et Vladimir Demoule plongent dans le symbole fantasmagorique de l’animal mythique tout en employant une référence historique (et peut-être tout aussi mythologique) à l’inscription « Ici sont les dragons » censément présente sur les cartes de navigation et désignant les terres inconnues. Jouant sur les slogans issus de la publicité, à l’image de ce « Nous le valons bien » qui figure le titre de cette première partie d’une exposition qui en comportera trois, « Venez comme vous êtes » et « Juste fais-le » suivront, le duo inscrit l’exposition dans un air du temps qui interroge d’emblée les questions de communication et les biais de séduction de la société de consommation. De la fascination du mythe, de sa construction à son effacement à mesure qu’il se précise, Ici sont les dragons ouvre la discussion des mythologies modernes à l’heure où les récits, les paroles et témoignages s’emmêlent en une production continue (et intéressée) de discours qui brouille les frontières du réel, de la fiction et deviennent autant de dimensions « performatives » qui entent nos visions du monde.


Mais plus qu’un exposé théorique, ce premier volet d’ Ici sont les dragons propose une exposition totalement immersive où le corps, au centre des enjeux, se voit réceptacle et acteur de bouleversements qui dessinent un portrait édifiant et bouleversant de notre société. Laissant presque au second plan la volonté discursive du texte de présentation, la qualité, l’efficacité et l’intelligence des œuvres sélectionnées noient l’attention sous un déluge d’émotions fantastiques, ouvertes et profondes.

Tout ici est affaire de corps, de chair dans une réification totale de des organismes. Avant même de pénétrer l’espace d’exposition, notre propre corps devient l’écho de messages publicitaires diffusés par les douches sonores de Claude Closky. Un retournement initial qui nous investit du sujet et fait de nous les proies possibles des prédations à venir. Difficile ainsi de ne pas ressentir la violence du traitement du corps féminin de l’une des premières œuvres de l’exposition. Chez Kawita Vatanajyankur, dans des décors aux couleurs criardes aux allures de publicités « design », la femme se trouve piégée dans des mécanismes redoutables. Maltraité, étiré, cogné, il se fait témoin et rouage d’un système de destruction qui se mène à la dimension spectaculaire et presque jouissive de ces saynètes dont la répétition inlassable ne cache pas pour autant la dimension anxiogène de l’usage des corps par l’industrie. Une découverte qui participe à la tonalité ambigüe et à la perversité suspecte que met à jour l’exposition.

Car à travers les œuvres présentées, horreur et fascination se mêlent avec une force de réflexion tangible. La chimère Medusa de Louise Desnos, constituée de cheveux humains et d’un sac plastique flotte dans les airs avec un stupéfiant réalisme, l’organique la dotant presque d’une vie intérieure quand l’armoire de babioles roses de Nici Jost, entre répulsion et cocon protecteur, articule la question du déterminisme de genre, l’irruption du rose comme couleur de l’enfance féminine dans l’intensification industrielle d’un monde en « super plastique ».

De même, la dimension émancipatrice de la technologie face à la péremption du corps s’illustre dans les lambeaux de chair devenus accessoires abandonnés et disposés le long de rambardes minimalistes de fleuryfontaine. Un mythe positif et rassurant de l’exploitation scientifique de nos cellules qui confine au fantasme du transhumanisme, aussi sérieusement mis en branle par l’industrie scientifique et technologique que délirant dans la formulation de ses objectifs. Comme un joyeux rejet de la chair, une objectivation du corps pour régler la venue d’un autre, les perspectives se multiplient et modulent le propos pour en embrasser toute la complexité.

 

Fluides, chairs et mécanique se conjuguent ainsi dans la toujours aussi brillante vidéo de Mika Rottenberg, Squeeze, dans laquelle un réseau de femmes du monde entier partagent des actions et gestes à la chaîne. Le corps féminin, supervisé par la figure d’une femme occidentale devient maillon d’une chaîne complexe de fabrication où le produit, comme d’habitude chez cette artiste, oscille entre le répugnant et le sensuel suprême, entre le souci de système d’une rationalité froide et la bouillonnante folie d’une construction imaginaire. Les matières organiques répondent aux chairs puissantes, les regards vides se perdent dans les mouvements de machines décors qui décident de la place du corps et le confinent dans un labyrinthe hypnotique.

Dans cette litanie des corps, les images de Liu Bolin résonnent avec une rare acuité, trouvant ici une intelligence inattendue. Fondu dans des décors, son corps repeint s’efface, couvert des illustrations d’objets posés derrière lui. À ce titre, la photographie qui le voit se fondre au premier rang de carcasses destinées à être consommées dans une chambre froide offre une conclusion glaçante au retournement initial opéré par Claude Closky, ayant fait naviguer nos corps de réceptacles de discours publicitaires à reflet d’un homme comme disparu, fondu dans le miroir de sa nature.

Au final, la valse des émotions orchestrées par cette multitude d’angles, par la forme de jouissance avec laquelle les artistes s’emparent des utilisations du corps, sa dislocation, sa réunion, sa permanence tangible autant que son inéluctable disparition, politique ou technologique fait de l’exposition un moment de pensée d’une liberté jubilatoire, ouverte et engagée, rassurante même tant elle démontre à quel point l’art peut déclencher la réflexion tout en s’adressant directement à la chair, la retournant et l’explorant jusqu’à sa disparition suprême.